les Journalistes pour la Nature et l’Écologie (JNE) ont rganisés un colloque : « Ensemble, cultivons l’avenir de notre alimentation ! » les 30 et 31 janvier 2026 à la Bourse du Travail (3 rue du Château d’Eau, 75010 Paris). Pendant deux jours, citoyens, chercheurs, paysans, élus et professionnels se sont réunis pour explorer une solution concrète et systémique : la Sécurité Sociale de l’Alimentation (SSA). Jean-Claude Balbot paysan dans le Finistère est impliqué de longue date pour la socialisation de l’alimentation, nous diffusons et publions dans cet article son discours d’introduction.
La vidéo du discours d’introduction de Jean-Claude Balbot est disponible ici : https://youtu.be/Df2ALheNtMs?t=2138
Nous allons donc nous pencher aujourd’hui et demain sur une proposition de « socialisation » de l’alimentation, de mise en sécurité sociale de l’alimentation.
Il me revient de vous dire qu’elle est née d’une question posée dans les fermes. Elle a été générée, portée par des paysans. Par leurs organisations professionnelles et leurs syndicats, tout du moins de certains d’entre eux.
Il y a plus de 15 ans maintenant, Le Réseau Civam et la Confédération Paysanne, qui défendaient l’agriculture durable et l’agriculture paysanne, constataient que l’alimentation issue de ces pratiques agricoles depuis des décennies n’était accessible qu’à un nombre restreint de nos concitoyens
Nous étions en 2012, les Civam, posaient la question : est-ce que peut-être dit durable un mode de production qui ne nourrit pas tout le monde ?
Cette interrogation déstabilisait nos certitudes et ébréchait sérieusement le travail fait depuis 20 ans visant à définir des critères de durabilité agricole. Nous cherchions à sortir du cycle destructeur : engrais-pesticides-machines et, pour payer les machines plus d’engrais plus de pesticides, plus de machines, etc, etc ……
Pour le dire en peu de mots nous voulions « sortir des pesticides » Tel était le programme ! Les « pesticides », l’ensemble des « machines » remplaçant le travail vivant, sont ici l’emblème de la disparition des paysans.
Comprendre la dynamique économique et environnementale d’une exploitation agricole et définir une voie dégageant un revenu pour ceux qui la tiennent et autorisant à la transmettre en l’état sans démantèlement, sans agrandissement. Produire « économe et autonome » Nos fermes étaient, et sont encore, des exceptions dans ce monde dont productivisme et concurrence sont les nouvelles mamelles. Nous en tirions vertu – « modèles vertueux » est une expression dont on use beaucoup – mais en 2010 nous avons vu cette épargne de vertu, constituée au fil des ans, prestement dépensée en deux mots : inégalité……..alimentaire.
Nous découvrions que le nombre d’entre nous dépendant de l’aide alimentaire quasi quotidiennement pour se nourrir, augmentait depuis les années 80. Croissant à un point tel qu’il est alors possible d’affirmer que l’aide alimentaire fait partie intégralement du mode de production de la nourriture, de sa transformation et de sa mise en marché.
L’aide alimentaire, qui est pour nous la preuve de l’échec d’un mode de production industriel, est devenue un marché comme un autre. Elle est inscrite dans le code rural comme telle, à la demande de la branche syndicale du complexe agro-industriel, au prétexte que « pour produire assez il faut produire trop, et que ce trop doit être marchandisé »
Oui, l’alimentation est bien un marqueur de classe montrant les fractures dans la société, mais en plus sa production participe donc à construire ces fractures.
A cette même époque commençait à apparaître que toutes, sans exception, les alternatives que nous avions mises en place depuis 40 ans pour entraver l’industrialisation de l’agriculture avaient échoué. Cette industrialisation, cause première de la disparition des paysans, est triomphante. Générations après générations les paysans quittent leurs fermes. 1,5 M en 1977 quand je me suis installé, 500 00 en 2010, 370 000 aujourd’hui. Et demain ? Deux ? Qui se battront pour la maîtrise du foncier ? L’ironie a-t-elle encore sa place dans ce triste paysage… je n’ai plus de voisin….. le gars d’à côté a disparu. Paysans, nous avons rejoint la grande cohorte des « solitaires » de la Modernité.
Ce nous appelions, nous, « nourriture de qualité » n’était accessible qu’à une partie restreinte de nos concitoyens. Nous étions, et sommes encore, car la situation s’est aggravée, face à une question systémique. Il nous fallait chercher une réponse systémique. Quelques soient leurs vertus, nos pratiques alternatives n’y changeront rien. A vouloir faire encore plus de ce que nous faisons déjà nous sommes condamnés à échouer encore plus.
Des mauvaises nouvelles, il en tombait donc comme à Gravelotte.
Alors que faire ? Faire le gros dos, attendre que le bombardement cesse ou, persuadés qu’il ne cessera pas, sortir des tranchées ? Mais alors avec qui ? Et dans quelle direction ?
En 2011 nous avons entamé l’exploration de ce continent inconnu : la distribution de l’aide alimentaire. Je ne vous ferai pas l’histoire de cette découverte, Dominique Paturel tout à l’heure s’en chargera plus efficacement, seulement vous dire que nous avons facilement obtenu rdv et entretiens avec les principaux acteurs, Secours populaire et Croix rouge, mais aussi Secours Catholique ou Armée du Salut, ATD 1/4 Monde, par exemple. Nous étions à peu près partout reçus par cette question Vous, paysans que venez-vous faire ici ? Personne en ces lieux n’avait jamais fait le rapprochement entre la distribution des produits alimentaires et les conditions de leur production! Cela a donné lieu, vous pouvez l’imaginer, à des échanges intenses et fructueux.
Constatant la cruauté de cette pratique économique (Bénédicte Bonzi se chargera tout à l’heure d’en instruire ceux d’entre vous qui en douteraient) nous avons dans un premier temps souhaité être associés à la réforme de l’Aide Alimentaire entamée en 2012 par le Minagri à la demande de l’UE. Les premières Rencontres Nationales des Agricultures en août 2012 ont rassemblé pendant trois jours 400 personnes venues de toute la France et motivé le déplacement du Ministre en personne et de son secrétaire d’état, la branche gouvernementale du complexe agro-industriel. Nous y avons mis à l’ordre du jour un atelier de travail et d’échanges sur ce sujet : quel est le rapport entre le mode de production agricole et cette pratique de l’aide alimentaire ? Août 2012, c’est la première fois qu’est évoquée cette question devant un public très essentiellement paysan.
Nous avons alors, quelques collègues et quelques chercheurs, de l’INRA entre autres, postulé pour participer à la rénovation annoncée, par le Minagri, de l’aide alimentaire. C’est-à-dire à l’époque (2012) y rapatrier notre petite vertu : fournir de la bio et des circuits courts dans l’Aide alimentaire nous semblait une bonne idée.
Nous avons été renvoyés dans nos buts par le Minagri au prétexte que la question était du ressort de l’industrie et que nous devions nous contenter de faire ce que nous faisons bien : de la bio et des circuits courts justement, et que, promis, juré, il nous aiderait même à le faire.
L’apprentissage commençait. Le début de la « mise en connaissance de cause » en quelque sorte.
La grande affaire de ce moment là, cependant, a été d’apprendre que, voulant procéder ainsi, nous allions renforcer la violence dans l’aide alimentaire. Vouloir améliorer l’aide alimentaire par l’injonction à consommer bio et circuits courts est imposer une double peine à ceux qui doivent recevoir leur nourriture sans pouvoir la choisir.
Aujourd’hui, il faut affirmer que, pas plus qu’on ne peut produire durablement en considérant l’environnement comme un facteur de production gratuit, on ne peut s’obstiner à le faire au détriment du corps social, en le considérant comme un facteur inerte d’absorption de la production.
Le nouveau programme devient tout d’un coup : sortir des pesticides ET de l’aide alimentaire. Pas l’un sans l’autre, ou l’un après l’autre. Non. L’un avec l’autre, l’un appuyé par l’autre.
Alors, nous avons pris une autre voie. La volonté d’améliorer l’aide alimentaire s’est métamorphosée en celle d’examiner avec des critères élaborés ad hoc les différentes expérimentations, qu’elles viennent des paysans, des consommateurs, des institutions, avec pour objectif d’établir, préciser, qualifier, les conditions d’accès à l’alimentation de l’ensemble de la population.
La question in fine de la place du choix dans notre alimentation, de la place de la démocratie dans notre assiette.
Ce travail d’action/recherche effectué entre 2015 et 2019 s’est fait au prix, et au bénéfice, d’une longue et patiente attention aux usages des uns et des autres. Au prix, et au bénéfice, d’examens des situations concrètes et des rapports sociaux et économiques concrets qui en découlent, car il n’y a pas de démocratie in abstracto.
Ce fut long, intense, périlleux parfois, mais, quand nous avons rendu les comptes au Minagri, quand nous sommes arrivés au bout du chemin – nous n’imaginions pas alors à quel point ce n’était que la première étape – quelle joie devant les résultats obtenus ! Quelle satisfaction d’avoir introduit le désordre de la vie dans ce travail très administré qu’est devenue l’agriculture industrielle !
Chemin faisant nous avions frayé avec le « Travail social », premier prescripteur de l’aide alimentaire, pour apprendre la différence qu’il y a entre
Charité, même modernisée, politique pour les pauvres, pauvre politique, courant en permanence après la pauvreté,
Prise en charge, politiques publiques établies par nos impôts et nos taxes,
Prise en compte, horizon souhaitable, postulant de fait le choix démocratique en connaissance de causes.
Nous avons souvent travaillé avec Dominique Paturel et l’INRA, mais aussi avec Paul Ariès. Nous partagions, et partageons encore, leur proposition de Gratuité de l’alimentation par l’établissement d’une forme de service public de l’alimentation. Que les politiques privées industrielles redeviennent des politiques publiques agricoles, c’est la moindre des choses, non ? Puissant rappel, s’il en est besoin, de la demande de Gratuité de l’Indispensable et du Discours sur les subsistances de Maximilien Robespierre.
« Les aliments nécessaires à l’être humain sont aussi sacrés que la vie elle-même. Tout ce qui est indispensable pour la conserver est une propriété commune à la société entière [……..]
Toute spéculation mercantile faite aux dépens de la vie des semblables n’est point un trafic, c’est un brigandage, un fratricide »
Nous avons très longuement cheminé avec la Conf’ qui nous a éblouis un jour en posant qu’il n’y avait point pour nous de salut DANS le Marché. Qu’il fallait en sortir et que pour ce faire il fallait tourner le dos à la politique de l’offre. Politique de l’offre dans laquelle toutes nos alternatives s’inscrivent depuis 50 ans. Politique qui a fait d’elles des compléments de gamme dans l’industrialisation de l’agriculture et de l’alimentation. Injonction paradoxale certes, mais l’exercice agricole tout entier n’est plus aujourd’hui qu’une immense injonction paradoxale. Voilà sans doute d’ailleurs ce qui explique que les français chérissent leurs paysans et maudissent leur agriculture.
Nous avons aussi travaillé avec Réseau Salariat qui a eu le très grand mérite d’attirer notre attention sur le régime général de Sécurité Sociale jusqu’à nous faire affirmer un jour de novembre 2016 : voilà ce que nous allons faire de nos colères et de nos larmes : la Sociale ! Pas évident pour une profession qui a écarté en 46 ce régime général pour des services corporatistes. Croisées plus récemment, Maria Mies et Véronika Bennholdt nous ont aussi permis de mettre un mot sur ce que nous observions dans les quartiers dit « populaires » : la nécessité, sinon le désir, de produire une partie de sa nourriture, la possibilité de produire tout ou partie de sa nourriture comme revendication. Une perspective de subsistance, autre forme achevée de socialisation.
Enfin, comment ne pas dire et redire l’immense travail effectué par Ingénieurs Sans Frontières qui s’est chargé de mettre en musique l’ensemble de ces travaux, de les conforter, de fédérer suffisamment les énergies pour que nous puissions créer en 2019 le Collectif National pour la SSA.
Sortir du sillon comme nous venions de le faire est un exercice quelque peu caractériel, un exercice de caractériels, disons-le, et il a fallu persévérance, courage et humilité pour mener cet attelage – qui trop souvent tirait à hue et à dia – là où il est aujourd’hui. Structuré autour d’un socle commun, rejoint par des dizaines d’organisations d’horizons professionnels, économiques et sociaux différents, renseigné par une multitude d’expérimentations et écouté jusqu’à l’Assemblée nationale, svp !
Aujourd’hui, paysans dans ce Collectif, nous faisons le choix de ne pas laisser la technique définir nos conditions d’existence. Nous pensons qu’il vaut mieux délibérer sur ce que nous souhaitons comme types de rapports sociaux et aller chercher les moyens techniques adaptés.
Ce faisant, nous avons souhaité rompre avec au moins une des conventions les plus éculées qui courent encore dans la profession et bien au-delà : celle qu’une ferme, comme toute entreprise, n’a qu’une seule fonction, procurer un revenu à son exploitant et que l’économie agricole ne doit prendre en compte l’environnement social et écologique de l’activité, qu’en tant qu’il est susceptible d’entraver ou de faciliter le libre exercice du métier.
Voilà à très gros traits, j’en ai conscience, mais c’est la limite de l’exercice auquel je me suis soumis, comment dans des fermes du Réseau Civam a surgi la question de la socialisation de l’alimentation et ce que nous avons tenté d’en tirer.
Les changements en cours sont inéluctables, les quelques % qui souhaitent bénéficier d’une alimentation bio, végétarienne, distinguée d’une façon ou d’une autre, seront plus que satisfaits dans les temps à venir. La question est celle de l’échelle de ce changement. Tous nous efforts doivent se concentrer là-dessus.
Il sera loisible à tous et à toutes dans le courant de ces deux journées de critiquer, amender, interroger, ces brefs propos. Le très dense programme mis en place y incite, que les organisatrices et organisateurs en soit remerciés
En guise de conclusion, je souhaite d’une certaine façon revenir à ce que je vous disais pour commencer.
Nous souhaitons établir un droit à une alimentation choisie ? Bien. Mais qu’est-ce qu’un droit d’accéder à une ressource qui n’existe pas ?
De quels moyens allons nous nous doter pour que, non seulement cesse la disparition des paysans, mais que s’installent les milliers d’autres nécessaires à la production de la nourriture à laquelle, nous en avons la certitude, nous aspirons toutes et tous : moins de sel, de sucre, de gras, de pesticides, de perturbateurs endocriniens ?
La liberté des modernes dont nous bénéficions tous dans cette salle a été bâtie sur le fantasme de la délivrance. Délivrance des tâches viles permettant de se consacrer à l’essentiel : la gestion de la Cité, la politique ! Liberté des bourgeois, gouvernement de bourgeois.
Cette liberté n’est pas celle des paysans. Elle n’est pas l’autonomie consistant à faire l’inventaire de ses dépendances, et à bâtir collectivement la possibilité d’en faire autre chose que des assignations.
Nous savons pourtant que la gauche socialiste et marxiste est aujourd’hui encore dans sa grande majorité persuadée de pouvoir tirer de la dynamique industrielle du capitalisme des avantages pour les classes populaires. C’est le fameux compromis fordiste, lequel est sensé renforcer l’efficacité de la lutte des classes. C’est le fameux compromis fordiste qui, couplé à cette liberté fantasmée, est le responsable du Sacrifice des paysans qu’ont si bien documenté Pierre Bitoun et Yves Dupont.
Qu’est-ce que la liberté paysanne ? Voilà, certes, un autre domaine de controverse, mais nous avons acquis une certitude : c’est qu’une société sans paysans est une société sans capacité de résistance.
Cette SSA nous ne l’aurions pas pensée et conçue sans les paysans, alors ne tenter pas de la faire pas sans eux, si vous voulez tenir les promesses faites. Vous n’y parviendrez pas.
j-c balbot 29 janvier 2026