Projet de Mémoire : – Produire des savoirs situés pour résister au sein d’un Tiers-lieu paysan
Être moderne a valu, en France et ailleurs, de liquider la paysannerie. L’industrialisation de la production agricole, au même titre que celle de la production culturelle, sont de grandes causes du capitalisme moderne. L’alimentation dont nous dépendons collectivement aujourd’hui est pilotée par quelques firmes industrielles, dans une logique productiviste, exportatrice et extractiviste. C’est le constat que dresse la coopérative L’Atelier Paysan dans son manifeste Reprendre la Terre aux machines paru en 2021. Dans le pays, environ 200 fermes disparaissent chaque semaine pendant que les surfaces moyennes des structures de production explosent : de 2 307 000 exploitations en 1955, nous chutons à 389 000 en 2020 avec une surface moyenne des exploitations agricoles qui est passée de moins de 18,8 hectares en 1970 à 69 hectares en 2020 (Agreste, 2020). Un quart des agriculteurs partira à la retraite d’ici 5 ans1, poursuivant la courbe d’effondrement des travailleurs agricoles. Les départs sont sinon le fait d’un endettement généralisé, d’un cancer professionnel2, d’une impossibilité de se rémunérer, quand ce n’est pas directement lié au changement climatique, comme cet été 2025 dans les Corbières, où les flammes ont d’abord ravagé les lieux de vie et de travail des paysans et des viticulteurs. Beaucoup ne se relèveront pas, dans une conjoncture qui était déjà agonisante avant le feu.

Les luttes paysannes s’écrivent au pluriel
Durant ce dernier siècle, les luttes paysannes ont évolué au gré de cette modernisation agricole, contre l’accaparement de la terre et de l’eau, du Larzac à Sainte Soline, du remembrement aux grands projets d’artificialisation des sols. On ne pourrait pas faire l’économie, dans le plus bref des panoramas des luttes paysannes, des résistances depuis les cultures de plantation, matrice de la monoculture coloniale, et des autres liens entre luttes décoloniales et luttes paysannes des peuples autochtones d’Algérie, au Zomia3, au mouvement des Sans Terres du Brésil, au collectif Vietnam Dioxine, au sumud palestinien. Dans son intervention à l’Université d’été du QG Décolonial4, Jojo, porte-parole et militant réunionnais des Soulèvements de la Terre, fait ce lien : le complexe agro-industriel a pour matrice le système colonial et son économie plantationnaire. Il tisse ainsi un rapport entre la terre des ancêtres et l’écologie politique en affirmant : « Mes ancêtres n’ont pas besoin qu’on les venge, ils se sont battus, ils ont résisté corps et âme, ils ont fui dans les montagnes, empoisonné leur maître, fomenté des révoltes, inventé une infinité d’insubordinations quotidiennes, ils se sont battus pour enrayer la machine coloniale. Je ne me bats pas pour eux mais avec eux. Ma résistance prolonge la leur, elle s’efforce d’en être digne […]. Nous avons pour ennemi le même Empire ». Ces insubordinations quotidiennes sont autant de culture ordinaire, comme avancé par Michel de Certeau, loin des espaces et des récits dominants de la culture. Les histoires, les langues, les savoirs-faire, le soin, la cuisine, les jeux, les chants, les danses, les fêtes, l’humour, les liens sont autant de pratiques populaires quotidiennes.
Mon projet de mémoire au Tiers-lieu paysan Beauregard
Ce détour permet de s’ancrer dans l’infinité du maillage des luttes paysannes, impliquant des formes de résistance au modèle agro-industriel, des pratiques autonomes mais également un travail culturel et symbolique, drainant les savoirs et les imaginaires. Ce travail de mémoire s’intéressera particulièrement à la culture politique, symbolique et épistémique des luttes paysannes dans une démarche d’observation participante au Tiers-lieu paysan Beauregard. Cette structure associative naissante, située dans les Corbières et rattachée à l’Atelier Paysan, constitue un terrain foisonnant, émergent et ancré pour ma recherche. Le projet à Beauregard est d’ouvrir la ferme à des expérimentations collectives entre pairs paysans mais aussi avec les habitants du territoire. Au Tiers-lieu paysan Beauregard, on revendique la transformation profonde du modèle de production de notre alimentation mais surtout un projet immédiat de création de lien social et politique sur le territoire « pour lutter contre l’isolement et sortir de l’impuissance »5. “L’intuition située” qui est partagée est que le monde paysan fait atterrir l’écologie sur terre, tout en l’incarnant de manière populaire et politique, à rebours d’une écologie institutionnelle, individualiste et anti-sociale.

Culture paysanne et production de savoirs
L’entrée que je privilégie sera de questionner la production de savoirs au sein du tiers-lieu. A la fois, je souhaite travailler sur la mobilisation d’une référence à la paysannerie comme culture populaire, à la fois sur l’émergence de savoirs situés et collectifs. Bernard Charbonneau écrivait : « Le Béarn n’invente plus »6 pour qualifier le silence nouveau qui règne sur la campagne en voie de désertification, comme signal de disparition des communautés paysannes et rurales. « Qui est en train d’effectuer le travail culturel et politique crucial d’imaginer l’avenir ? ». C’est la question posée dans le Manifeste Terres et Liberté, ouvrage collectif sous la direction de Fatima Ouassak mais que pose en creux chaque mouvement de résistance, inscrit dans une bataille culturelle. Sur notre terrain, nous nous demanderons comment la référence à la paysannerie est-elle mobilisée comme ressource culturelle et politique dans un projet de transformation sociale et territoriale ? On s’intéressera à la combinaison de la production de savoirs et la mobilisation de la culture paysanne comme formes de résistance dans un tiers-lieu rural. Quelle désirabilité et quelle respectabilité s’y construit ?
La Fabrique des Communs, pour structurer l’action
A travers les différents groupes d’action du Tiers-lieu : Atelier partagé, Entraide et Mutualisation, Educ Pop, Fabrique des communs, Coordo, nous étudierons la production de savoirs et de savoirs-faire : de la relecture des luttes viticoles du Midi, à un atelier soudure, à la mise en place d’une CUMA, ces espaces de travail sont autant d’occasions de production. La commission Fabrique des Communs interroge directement les conditions de collaboration du Tiers-lieu avec le monde académique, médiatique et artistique. Suite aux cinq grands feux des Corbières de l’été 2025, le Tiers-lieu s’est constitué en base-arrière du sinistre. L’action, nommée « Corbières Solidaires Grands Feux » a mis en mouvement tout le savoir-faire du tiers-lieu :ressources, maillage territorial, acteurs, réseaux, partenaires, lieu physique. Le bilan de l’opération est un accueil de 207 bénévoles engagés quotidiennement du 9 août jusqu’au 21 novembre, des arpentages (maraudes) à la rencontre des personnes sinistrées, une évacuation et un accueil de troupeaux de la zone brûlée à Beauregard, une chaîne d’approvisionnement de foin pour les troupeaux, des chantiers collectifs de nettoyage puis de réparation, une restauration collective assurée pour et par les bénévoles, une pratique du soin et une pensée de la reconstruction en lien direct avec les habitants sinistrés et voisins. Cette situation de première ligne, de déploiement logistique de solidarité et de capacité d’agir collectivement ont fait affluer les sollicitations, suscitant curiosité et intérêt, pour cette initiative d’entraide, face à la généralisation de ces catastrophes écologiques d’ampleur. La Fabrique des Communs, en plus de s’occuper de traiter des demandes institutionnelles chronophages, pose clairement les enjeux d’extractivisme académique des savoirs et cherche à créer des relations de collaboration égale « gagnant-gagnant », de sciences citoyennes, de montée en compétences et de mise en circulation des savoirs, sur le modèle de l’Open Source.

Posture de recherche située
Ma démarche s’inscrit dans une démarche de recherche située. Mon implication au sein du Tiers-lieu Paysan Beauregard ne va pas commencer avec ce travail de recherche, elle est ancienne et multiforme. J’y ai effectué un stage de six mois l’année dernière, pris part à l’action de solidarité suite aux incendies, ainsi qu’aux groupes de travail. Cette proximité est aussi relationnelle et affective : j’ai grandi à Beauregard, la ferme sur laquelle s’est implantée le tiers-lieu. Mon histoire familiale est intimement liée à cette maisonnée puisque les porteurs de ce projet sont mes deux parents : Karine et Nicolas Mirouze. Mon engagement au sein du Tiers-lieu Paysan Beauregard constitue une condition d’accès privilégiée aux pratiques, au temps long, aux savoirs et aux dynamiques internes du projet et des groupes, difficilement aussi accessibles depuis une position d’extériorité. La posture que j’occupe – d’objectivité située – est finalement dialectique à l’objet de la recherche sur la production de savoirs situés en milieu paysan. Les études culturelles permettent précisément de donner du corps aux savoirs situés. Issue de ce milieu-là, comme Hoggart dans la société ouvrière qu’il décrit, j’espère pouvoir mettre ma connaissance du lieu et de l’environnement au service de la recherche et de la rigueur scientifique qu’elle exige. Je continue de laisser ouverte la problématique de ce travail, susceptible d’évoluer avec son avancement, auprès des acteurs du terrain. Les temps majeurs qui vont nourrir ce travail de terrain seront : les chantiers collectifs, les réunions des groupes, les ateliers culturels et techniques, les espaces de réflexion et d’entretiens de la Fabrique des communs. Cette recherche adopte une méthodologie qualitative, relevant de l’enquête ethnographique, adaptée à l’étude de pratiques sociales, culturelles et militantes situées. Le terrain sera appréhendé comme un espace vivant, en construction, permettant d’observer des dynamiques émergentes autant que des dispositifs stabilisés. L’histoire longue est une ressource dont je dispose, partagée avec les autres usagers du Tiers-lieu. A partir de cette formalisation, je change de casquette pour endosser une posture plus réflexive (prise de notes plus assidue dans la tenue d’un carnet de bord notamment) tout en continuant à jouer « le rôle » qui était déjà le mien auparavant et qui me donne un accès « réel » au terrain. Je dispose de la documentation officielle du Tiers-lieu (communication, site Internet, article, apparition presse, réseaux sociaux…) et de la documentation interne (prise de notes des réunions, comptes rendus, échanges sur les boucles de messagerie) comme autant de matériaux disponibles. J’envisage de mener une série d’entretiens afin de nourrir mais surtout de diversifier les entrées, pour sortir du piège de ma subjectivité comme unique accès au terrain. Également, les entretiens pourront me permettre de revenir sur les temps forts et passés d’émergence de l’année 2025 (notamment les deux journées de mobilisation paysanne des 2 mai (Nous sommes un groupe local de L’Atelier Paysan) et 17 juillet (Journée de mobilisation paysanne, épisode 2) et la période d’action Corbières Solidaires Grands Feux.
Panorama des tiers-lieux paysans, positionnalité de Beauregard
Le Tiers-lieu Paysan Beauregard (TLPB) se situe dans l’Aude, sur la commune de Bizanet qui compte 1 749 habitants (2022). La commune est à cheval entre trois zones géographiques distinctes – le Narbonnais, le Lézignanais et le massif des Corbières, dans un bassin de viticulture intensive. Ici, chaque village compte une cave coopérative faisant office de cathédrale, comme un ancien souvenir de l’hégémonie socialiste de ce Midi rouge. La plupart sont maintenant fermées et leur trajectoire pourrait être métonymique de l’histoire des cantons. La mise en commun de l’outil de production et de transformation, a été captée par les industriels (Lambert, 1970), rendant les viticulteurs toujours plus vulnérables. A l’image des autres structures, les caves coopératives se concentrent toujours plus, fusionnent, s’éloignant toujours plus des agriculteurs qui finissent par en perdre le contrôle. Les territoires ruraux et ceux qui continuent de les peupler, sont exposés à la fragilisation et à l’éloignement des services publics7 (transports, éducation, soins médicaux, administration) et des commerces, cafés, clubs de sports et autres structures encadrantes et conviviales. La commune de Bizanet, comme plusieurs de ses voisines, captées par la ville de Narbonne, en sont réduites à devenir des villages-dortoir. Pourtant, un regain d’intérêt semble accompagner certains néo-ruraux, comme depuis la pandémie et l’essor d’un mode de vie jugé plus “slow”, plus écologique et plus souhaitable à travers une « utopie du retour » (Hervieu-Léger, Hervieu, 2023). Cette tendance est très manifeste en agriculture, entre deux groupes, voire deux classes socio-économiques : la classe des “néoruraux” et celle des “historiques”, qui drainent des cultures et des imaginaires distincts voire antagonistes. L’association Pari des Mutations Urbaines écrivait en 2021 : « Si la vie à la campagne attire par la promesse d’une vie moins anonyme, d’une sociabilité de voisinage plus resserrée, force est de constater que par manque de temps et d’espaces dédiés, cette vie villageoise ne va pas toujours de soi »8. Ainsi, les tiers-lieux ruraux, apportent des réponses concrètes à travers des activités et des services autour de la formation, du numérique, de l’économie circulaire, de la transition écologique, de la production locale, de la culture et de la convivialité (Picart, 2023)9.
Soudons Fermes, le réseau des essaims de L’Atelier Paysan
D’après le dernier recensement de 2023, la France comptait 3500 tiers-lieux ,dont un tiers en ruralité : 38% en zone densément peuplée et 28% dans des villes moyennes. Les tiers-lieux dits paysans pourraient appartenir à la famille plus ample des tiers-lieux nourriciers, engagés dans des démarches alimentaires et agro-écologiques. Parmi ces lieux, certains font office de références : Mutinerie Village (28), la Ferme des Volonteux (26), Agrilab (60), Alternative Agriculturelle (21), le 100e Singe (31), Volume (75).

Le TLPB s’inscrit dans le réseau Soudons Fermes !, qui fédère tous les groupes locaux de L’Atelier Paysan, qui a entamé une démarche de décentralisation de sa maison mère structurée en coopérative (SCIC – Société Coopérative d’Intérêt Collectif) et localisé )en Isère. A ce jour, une quinzaine de structures (en bleu) sont membres du réseau et une dizaine d’autres sont en cours d’émergence (en rouge). La trajectoire du TLPB est proche de celle du Tiers-lieu Paysan de la Martinière (42), d’abord pour avoir choisi ce concept un peu barbare de tiers-lieu, élaboré par le sociologue Ray Oldenburg dans son ouvrage The Great Good Place. Il y développe une critique de l’aménagement urbain dans les grandes villes américaines, où disparaissent les espaces publics permettant de faire société. Concept profondément urbain, également dans sa réception, il est investi par ces deux acteurs d’une connotation paysanne. Le pari est fait : les tiers-lieux, pourraient-ils permettre aux habitants des campagnes de développer une vision politique de la société qui soit pensée par et pour eux ? Ensuite l’autre proximité tient dans l’installation d’un tiers-lieu dans une ferme familiale. A la Martinière, François et Françoise produisaient historiquement de l’élevage porcin, de la viticulture et du maraîchage bio. A Beauregard, Karine et Nicolas continuent de cultiver leurs vignes et de produire leurs vins. Chacune de ces deux fermes continue “d’en être”, elles incarnent et partagent l’idée d’un « déjà-là ». L’activité au long cours de la ferme est un précédent sine qua non de ces structures, qui ont fait leurs chemins et enrichi leurs usages. Le tiers-lieu est une structuration de cette diversification, de cette volonté partagée d’ouvrir la ferme. À la Martinière, la première CUMA (Coopérative d’Utilisation du Matériel Agricole) du Roannais dans les années 90 a posé les termes d’un commun technique, aux côtés des pratiques héritées des mouvements de l’éducation populaire comme le MRJC (Mouvement Rural des Jeunesses Chrétiennes) ou du syndicalisme paysan à la Conf (Confédération Paysanne).
Lutter sur le terrain contre l’hégémonie culturelle
À Beauregard, l’histoire récente de la dernière génération est celle d’une extraction de la logique productiviste et d’une politisation des pratiques : réduction par deux des surfaces, passage à une production bio puis de vins naturels, valorisation du travail vivant… Par ailleurs, un travail de diversification a été entrepris sur la ferme : un apiculteur, un berger, un brasseur de kombucha et une couturière s’y sont installés. C’est ce travail de tissage de liens et de politisation de la production qui a été révélé à travers la structuration du tiers-lieu. D’autres manifestations culturelles étaient déjà entreprises sur la ferme : Ecran d’été, une série de projections de film dans le chai deux été consécutifs (2024-2025), les kermesses des Calandreta, les écoles occitanes de Narbonne (2024-2025), l’Université d’été de l’Atelier Paysan (2024), une pièce de théâtre-randonnée avec le Théâtre de Narbonne (2024), différents ateliers d’arpentage (lecture collective), de fabrication de rocket-stove (2023-2025), un comité local des Soulèvement de la Terre (2023), une journée porte ouverte avec toutes les associations et les acteurs qui travaillent avec ou à Beauregard (2022). Dans un temps à peine plus lointain, s’était tenu des spectacles de flamenco (dès 2012), une course à pied (2013), une exposition de peintures et un concert dans le chai (2013). Ces tiers-lieux, tout en s’engageant à l’épreuve d’un « faire » culturel, technique et politique, s’attèlent à incarner, « en fait un espoir dès à présent traduit dans un agir », selon les mots du sociologue dans Lieux infinis, construire des bâtiments ou des lieux (Nicolas-Le Strat, 2020) : « un autre monde se cherche, se travaille s’explore, contribuant par leurs critiques de l’existant à définir de nouvelles pratiques et de nouveaux usages ». Autrement dit, quelque chose se joue-là, dans ces structures paysannes, qui passe par la culture. Sur le territoire et autour du tiers-lieu, les artistes et poètes Laurent Cavalié et Marie Coumes, agitent ces questions. Voilà trente ans qu’ils mènent ensemble un travail de collecte de chants occitans, à enregistrer les gens qui font un effort de mémoire pour sauver de l’oubli tel chant qui pour l’un est celui de sa grand-mère et pour l’autre celui de son village. S’exprime dans leur démarche artistique la conviction profonde que la subsistance passe par la culture. Pour Laurent, il ne peut y avoir de compréhension de ce que pouvait être la vie paysanne d’antan si on n’imagine pas les paysans heureux, en train de chanter dans les champs ou de se raconter des histoires au cours des veillées. Laurent et Marie ont rassemblé leur répertoire à travers un spectacle puis un livre, N’i a pro ! : Un hommage aux luttes viticoles du Languedoc. Ce texte est un condensé brut pour ce travail de recherche, entre luttes paysannes, insurrectionnelles et culturelles. Les acteurs de ces luttes, comme les artistes qui les relaient, portent un travail contre l’indésirabilité des campagnes, refusant l’exil paysan, la transformation du Languedoc en « bronze-cul de l’Europe » et revendiquant le droit de vivre dignement au pays. Les deux auteurs poursuivent cette lutte sur le terrain de l’hégémonie culturelle (Gramsci, 1948) à savoir le front culturel sur lequel se combat la légitimité des groupes sociaux face à l’emprise de la classe dominante.

Le groupe Educ Pop
Au tiers-lieu, lors de sa première rencontre, le groupe Educ Pop a choisi de travailler sur les luttes viticoles du Languedoc, comme premier sujet stratégique. Le constat partagé, exprimé dans le compte rendu de la réunion est que : « les luttes viticoles sont à la fois méconnues et instrumentalisées ». S’est exprimé un besoin stratégique d’analyser ces événements afin d’en comprendre les différents courants militants et les rapports de force. Les besoins de fond listés dans le compte rendu :
“- s’outiller à la fois au quotidien, à la fois dans une stratégie politique de fond
– avoir de l’auto-critique sur nos positions et nos camps
– mieux connaître les luttes agricoles et sociales en général : Gilets Jaunes, Larzac, … dans une perspective stratégique.
– pouvoir en tirer des bilans stratégiques (actions, postures, légitimité, discuter avec les historiques, …).Quelle est la part que l’on revendique ou pas de cette histoire ?”
Il se partage une impression de dépossession du récit face à l’histoire sociale des luttes contre les négociants, aujourd’hui revendiquée par le syndicat dominant (la FNSEA – Fédération Nationale des Exploitants Agricoles) qui fédère les agriculteurs productivistes. La démarche du groupe Educ Pop est d’intervenir sur cette dépossession, se décide alors d’organiser une projection pour créer des conditions de savoirs collectifs. Plusieurs pistes sont envisagées et ce sera finalement le format d’une projection débat qui sera retenu. Le réalisateur, Yannick Séguier qui a travaillé sur l’histoire viticole et sociale du Midi interviendra comme médiateur de la projection.
Des intentions de création de savoirs
A travers ce mémoire, je souhaite travailler à partir de ces situations exemplaires, ces intentions de création de savoirs, qu’ils soient historiques, sociaux, agronomiques ou mécaniques, au sein du Tiers-lieu paysan Beauregard. L’objectif sera de trouver une méthodologie de travail sur ces démarches : comment ces savoirs sont-ils éprouvés, font-ils l’effort du dilemme de la réalité ? Comment le tiers-lieu se fait laboratoire, partage, met en scène et célèbre les savoirs situés à travers une série de petits gestes qui font science (Latour, 1979) ? Comment fait-il advenir un nouveau paradigme, qui vient contester l’hégémonie de l’agro-industrie ?
Bibliographie
- Cavalié, L. Coumes, M. N’i a pro ! : Hommages aux luttes viticoles du Languedoc, Les Editions du bout de la ville, 2023
- Charbonnaud, B. Tristes campagnes, L’Échappée, 2023
- Dechancé, J. « Des tiers-lieux nourriciers pour reconnecter alimentation et agriculture », Revue sur les tiers-lieux #6 , 2020
- Dechancé, J. « Les tiers-lieux nourriciers, engagés pour la transition agroécologique et alimentaire, Fablim, 2020
- Dutertre, B. (Jojo) « Terre des damnés », Paroles d’Honneur à l’Université d’Été
- Grippon, F. Lemaire, J. Lenertz, F. « Tiers-lieux, espaces-test et installation progressive », Relier et Le Réseau des Créfad, 2021
- Hebrard, T. Chabré S. « Ferme de la Martinière : de la confédération paysanne au tiers-lieu » L’observatoire des tiers-lieux, 2024
- Lambert, B. Les paysans dans la lutte des classes, Seuil, 1970
- L’Atelier Paysan. Reprendre la terre aux machines, Seuil, 2021
- Lyautey M. Bonneuil C. « Les origines allemandes et vichystes de la modernisation agricole française d’après 1945 » Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 2022, n°69-2, pp.86 – 113.
- Massemin, E. « Agrandissement et agriculture de firme compromettent le renouvellement des générations » Reporterre, 2024
- Nicolas le Strat, P. (2018) Lieux infinis, construire des bâtiments ou des lieux. Encore heureux. 16eme biennale d’architecture
- Nicolas-Le Strat, P. (2019). L’engagement à l’épreuve d’un « faire » Vie sociale, 27(3), 125-134. https://doi.org/10.3917/vsoc.193.0125.
- Oldenburg, R. The Great Good Place: Cafes, Coffee Shops, Bookstores, Bars, Hair Salons, and Other Hangouts at the Heart of a Community, Da Capo Press, Boston, 1999
- Picart, M. « Les tiers-lieux en ruralité : quelles spécificités ? » L’observatoire des tiers-lieux, 2023
Notes de bas de page
- Terre de liens ↩︎
- « Les agriculteurs, premières victimes de l’usage constant des pesticides » Courrier des maires, 2024
↩︎ - Zomia, James C. Scott, Seuil, 2009 ↩︎
- « Terre des damnés » libération paysanne et écologie anti-impérialiste par Jojo, Paroles D’Honneur ↩︎
- Texte de présentation du Tiers-lieu Paysan Beauregard ↩︎
- Tristes Campagnes, 2023, L’Échappée ↩︎
- Rapport parlementaire d’information sur l’évaluation de l’accès aux services publics dans les territoires ruraux, 6 avril 2023 ↩︎
- Extraits du livre de Relier et le Réseau des CREFAD (2021). Tiers-lieux à but non lucratif. Un recueil pour raconter, penser et confronter nos pratiques ↩︎
- « Les tiers-lieux en ruralité : quelles spécificités ? » L’Observatoire des tiers-lieux, 2023 ↩︎