« Les Communs » : pertinence et approche du concept pour le TLPB
Brève histoire critique du concept de communs
Le terme de commons — traduit en français par communs — a connu un profond renouveau au tournant du XXIe siècle, à la croisée des préoccupations écologiques, technologiques et politiques. Historiquement, les commons désignaient en Angleterre les terres d’usage collectif, avant leur disparition progressive lors des enclosures. Dans les années 1990, la politologue américaine Elinor Ostrom (1990) réhabilite le concept en le dotant d’une valeur analytique : les communs sont des ressources gérées collectivement par une communauté selon des règles auto-établies, permettant d’échapper à la dichotomie État/marché. Cette approche institutionnaliste, saluée par le prix Nobel d’économie, propose une théorie de la gouvernance polycentrique des ressources partagées, mais tend à neutraliser la portée politique du commun en l’inscrivant dans une logique de gestion efficace (Harvey, 2011 ; Le Roy, 2012 ; Federici, 2018).
Face à cette lecture pragmatique, d’autres courants ont mis en avant la dimension politique et instituante du commun. Pour Pierre Dardot et Christian Laval (2015), le commun n’est pas une ressource, mais un principe d’action collective qui institue de nouvelles formes de rapport social, opposées à la privatisation et à la souveraineté étatique. Dans la tradition marxiste « post-opéraïste », Michael Hardt et Antonio Negri (2009) envisagent le commun comme horizon d’une politique du travail vivant et du partage de la connaissance, fondement d’une alternative à la biopolitique capitaliste. En d’autres termes, le « commun » représente une autre manière de vivre et de travailler ensemble : une société où les savoirs, les idées et les efforts de chacun sont partagés librement, sans être contrôlés ou exploités par des grandes entreprises ou des institutions. C’est une vision du monde où la coopération remplace la compétition, et où les liens humains comptent plus que les profits. Enfin, des penseurs et praticiens comme Silke Helfrich et David Bollier ont élargi la perspective vers les communs numériques et ouverts, définissant le commun comme processus de commoning — et donc de fabrique du commun — plutôt que comme entité statique.
Cette diversité conceptuelle — entre communs de gestion, communs d’émancipation et communs d’innovation ouverte — explique la plasticité du terme dans les milieux militants contemporains. En France, la notion s’est diffusée dans les sphères écologistes, rurales et numériques, investie par des acteurs aussi variés que les ZAD, L’Atelier Paysan, Les Soulèvements de la Terre, ou des collectifs urbains pour la transition écologique. Le mot communs sert alors moins à désigner un cadre théorique qu’à fédérer des pratiques convergentes de partage, d’autonomie et de résistance.
La conception militante dans l’environnement immédiat de Beauregard
L’Atelier Paysan : ingénierie coopérative du commun
L’Atelier Paysan incarne une conception constructive, technique et instituante du commun. Cette coopérative d’ingénierie participative, née dans le milieu de l’agriculture paysanne, se donne pour mission de recenser, partager et co-concevoir des savoirs techniques autour de l’agroéquipement adapté. Son activité repose sur la mise en commun des savoir-faire paysans : un « pot commun » de connaissances documentées, enrichies et diffusées sous licences libres (CC BY-NC-SA). Les outils conçus collectivement deviennent des communs techniques, reproductibles et adaptables.
Cette approche matérialise le commun comme infrastructure productive : faire commun signifie ici produire des outils, des méthodes et des compétences en collectif. Le processus d’« ingénierie participative » repose sur des allers-retours entre techniciens et paysans, réunions, cahiers des charges et chantiers de prototypage. Le commun émerge de ces dispositifs concrets de coopération horizontale, où l’expertise est redistribuée et où la technique devient vectrice d’autonomie. Loin d’un idéal abstrait, cette conception du commun vise la réappropriation collective des moyens de production, dans un cadre légal maîtrisé (directive européenne 2006/42/CE, formation à l’auto-certification). Le commun, chez L’Atelier Paysan, est un acte d’émancipation technique et politique, mais construit pas à pas à travers des institutions et des pratiques stables.
Les Soulèvements de la Terre : insurrection du commun
À l’inverse, Les Soulèvements de la Terre incarnent une approche conflictuelle, destituante et écologique du commun. Mouvement plus enclin à la désobéissance civile et la défense du vivant, ils considèrent la terre, l’eau et les écosystèmes comme communs vitaux menacés par l’extractivisme et la privatisation. Le commun y est d’abord territorial et relationnel : il naît du lien entre humains et milieux, et se manifeste dans la lutte pour leur défense. Leur mot d’ordre — « Nous sommes la Terre qui se défend » — exprime cette fusion entre collectif militant et vivant menacé.
Chez eux, le commun n’est pas produit, mais affirmé dans le geste de résistance : occuper, bloquer, saboter symboliquement, défendre. Là où L’Atelier Paysan s’appuie sur le droit (licences libres, conformité), Les Soulèvements s’en affranchissent pour contester la légitimité du régime de propriété et du pouvoir étatique. Le commun devient un acte de destitution du pouvoir propriétaire et un moment de réappropriation collective du territoire. Il n’a pas vocation à se stabiliser institutionnellement, mais à ouvrir des brèches, à réactiver un sentiment d’appartenance et de solidarité entre luttes. Leur approche du commun est plus existentielle que gestionnaire : faire commun, c’est défendre le vivant en s’y liant.
Complémentarité et temporalités du commun : une grammaire stratégique pour le TLPB
L’Atelier Paysan et Les Soulèvements de la Terre apparaissent donc comme les deux pôles d’un même champ d’action : l’un construit des communs, l’autre les défend. Plutôt qu’une opposition, il faut y voir une complémentarité stratégique et temporelle.
Les Soulèvements interviennent quand un territoire, une ressource ou une communauté est menacée. Leur action est immédiate, politique et symbolique. Ils ouvrent un espace de légitimité pour d’autres formes d’organisation. L’Atelier Paysan intervient dans le temps long de la reconstruction. Il consolide les capacités techniques, forme, outille et transmet les savoirs nécessaires à la vie autonome post-conflit. Une fois les communs protégés et outillés, ils peuvent être mis en réseau — documentés, partagés, adaptés à d’autres contextes via des « nodes » territoriaux.
Cette articulation des communs insurgés et institués renforce la résilience des initiatives alimentées par les deux mouvements. Cette complémentarité reflète aussi deux dimensions temporelles du militantisme rural contemporain : la vitesse du conflit et la patience de la construction. Dans un écosystème comme celui du TLPB, ces temporalités se superposent : celle de la défense, mobilisation et protection des ressources à l’échelle territoriale ; celle de construction, formation, documentation, mutualisation ; celle de la diffusion, de la mise en réseau, échanges entre essaims ou nœuds de réseau d’autres territoires, du renforcement politique.
Ce modèle des temporalités imbriquées offre un cadre d’action pour articuler des initiatives hétérogènes sans les uniformiser. Le commun n’est pas une forme unique mais un continuum d’expériences : il se (re)conquière, se fabrique, se partage. Il existe une polysémie utile des communs. Sa force tient à une capacité d’articuler des rationalités diverses (technique, écologique, politique, juridique). Plutôt que de chercher à unifier le concept, il s’agit de reconnaître la pluralité de ses usages comme une écologie des pratiques.
Dans le premier cercle de l’écosystème militant du TLPB, cette diversité permet de relier l’action directe à la construction d’alternatives durables ; de faire circuler des savoirs entre collectifs de lutte, coopératives, techniciens et habitants ; et de donner au commun un sens stratégique – non plus seulement ce que l’on possède, mais ce que l’on défend et construit ensemble.
Cette pluralité militante trouve un écho dans la littérature académique. Les tensions entre Ostrom (gestion des communs), Dardot & Laval (principe politique), Hardt & Negri (communs du vivant et du travail), ou Bollier & Helfrich (communs ouverts et numériques) peuvent être lues non comme contradictions, mais comme phases d’un même processus d’émancipation : du commun géré au commun institué, puis au commun vécu.
Mission générale de la Fabrique des Communs
Penser les communs pour le TLPB, c’est donc adopter une approche relationnelle et évolutive : les communs ne sont pas des entités figées, mais des processus situés où se nouent lutte, technique et coopération. La diversité des pratiques militante du « commun » est une ressource stratégique pour tout projet alternatif en réseau : l’un prépare le terrain de l’autonomie, l’autre en assure la possibilité.
Le TLPB, comme plateforme ou interface territorialisée au croisement de plusieurs mouvements, gagne à combiner ces approches, assurant la transmission des savoirs entre acteurs de la défense et acteurs de la construction. En reconnaissant la polysémie des communs non comme une faiblesse, mais comme une grammaire de l’agir militant, le TLPB peut articuler un mouvement capable à la fois de résister, de bâtir et de relier.
Une conception des communs qui subsume les différentes approches consiste à les envisager comme un produit d’une action collective. Et partant, cette action collective de fabrique des communs gagnera à être pensée, organisée en interne, et coordonnée avec des réseaux pertinents, et avec l’extérieur d’une façon plus générale. Telle est la mission stratégique de La Fabrique des Communs du Tiers Lieu paysan de Beauregard.
La Fabrique des Communs émerge comme pôle transversal du Tiers-Lieu Paysan Beauregard (TLPB) dédié à la création, la mise en réseau et la pérennisation des communs produits par et autour du Tiers-Lieu. Elle vise à faire du TLPB un écosystème d’apprentissage collectif, où l’action, la recherche et la gouvernance se construisent conjointement, au service d’une transition agroécologique, sociale et territoriale. Elle articule les apports des sciences, des pratiques paysannes, des savoirs situés et des innovations collectives issues du terrain.
Architecture proposée pour une Fabrique des Communs
1. Laboratoire des Communs — Le pôle réflexif
Le Laboratoire envisage les grands chantiers et les orientations du tiers lieu comme autant d’expérimentations réfléchies à soumettre à une évaluation critique et à valider sur la durée. Il se concentre sur la réflexivité (suivi des résultats des actions), la production de savoirs et la contribution à la mémoire collective du TLPB.
Ses missions sont :
- d’assurer un suivi et une évaluation critique des actions du TLPB, leur impact territorial, environnemental et sociétal ;
- d’encadrer et d’orienter les collaborations scientifiques et citoyennes ;
- de structurer la mémoire collective du lieu (archives, bases de données, récits, retours d’expérience) ;
- de produire et diffuser des savoirs en open science, dans une logique de science citoyenne et de partage des communs de la connaissance.
Le Laboratoire est un pôle stratégique pour la légitimité externe des communs fabriqués par et avec Beauregard, pour la compréhension, la mise en récit et de la transmission critique de notre expérience collective.
2. L’institution des Communs — Pôle des alliances stratégiques
Ce pôle prend en charge l’écosystème relationnel du TLPB : qui en est membre ? qui en est partenaire ? selon quelles modalités ? quels alliances, ou quelles confrontations ou évitements engager ? Il s’agit de cartographier et maîtriser le collectif producteur des communs. Il s’agit ici de gagner, défendre ou reconquérir des espaces et des ressources pour l’agir collectif.
Ses missions sont :
- de cartographier et suivre les acteurs internes et externes du TLPB ;
- d’assurer la veille stratégique et la coordination des alliances, en identifiant synergies et tensions ;
- d’élaborer des protocoles de coopération et des conventions réciproques, garantissant la transparence et la cohésion des engagements ;
- de nourrir la gouvernance du TLPB par des synthèses régulières issues de ce suivi.
L’institution des communs agit comme une interface stratégique entre le TLPB et son environnement interne et externe : il maintient un équilibre entre ouverture politique, autonomie locale et inscription dans des réseaux militants ou de coppération plus larges.
3. L’Atelier des Communs — Pôle de capitalisation et de transmission
Ce troisième pôle incarne la dimension pratique, créative et symbolique de la Fabrique. Inspiré de la logique d’ingénierie coopérative de l’Atelier Paysan, il vise à produire et partager les savoirs, outils et méthodes issus des chantiers et de l’action collective.
Ses missions sont :
- réaliser une veille sur les initiatives et savoir-faire paysans pouvant être source d’inspiration pour TLPB – organiser « l’importation » de ces savoirs et savoir-faire ;
- documenter et rendre visibles les expériences du TLPB à travers des archives vivantes (textes, images, récits, cartes mentales, carnets de terrain) ;
- produire des supports pédagogiques et créatifs (vidéos, podcasts, expositions, tutoriels, guides d’auto-construction) ;
- diffuser des ressources sous licences ouvertes, dans une logique de communs numériques et d’apprentissage collectif ;
- favoriser l’appropriation par d’autres lieux, collectifs et territoires.
L’Atelier des Communs traduit matériellement et culturellement la vitalité du TLPB : il fabrique des communs tangibles, accessibles et transmissibles, tout en renforçant la capacité du collectif à agir de manière autonome, à s’enrichir de ses mises en réseaux, et à se projeter dans la durée et dans l’espace.
Références
Dardot, P., & Laval, C. (2015). Commun: essai sur la révolution au XXIe siècle. La découverte.
Federici, S. (2018). Re-enchanting the World: Feminism and the Politics of the Commons. PM Press.
Hardt, M., & Negri, A. (2009). Commonwealth. Harvard University Press.
Harvey, D. (2011). The future of the commons. Radical history review, 2011(109), 101-107.
Bollier, D., & Helfrich, S. (Eds.). (2015). Patterns of commoning. Commons Strategy Group and Off the Common Press.
Le Roy, A. (2012), « Des communs sans tragédie : Elinor Oström vs. Garrett Hardin », EcoRev’, 39(1), 24-27.
Ostrom, E. (1990). Governing the commons: The evolution of institutions for collective action. Cambridge University Press.