Le temps du repas : solidarité, convivialité, et débordements

À l’heure prévue, on se retrouve nombreux dans la salle des fêtes pour le repas… Accueillis par Alice Mirouze, on pointe, on récupère son bon pour le repas et on participe librement aux frais. Car le concept du repas est solidaire: les camarades du collectif Lo Chiapas, cantine de lutte narbonnaise, sont aux fourneaux depuis la veille pour nous régaler. L’argent récolté permettra de payer tous les aliments (à l’exclusion des agneaux offerts par les fermes producteurs). Le bénéfice sera utilisé par le collectif Lo Chiapas pour nourrir des luttes locales (au sens propre).

Comme souvent quand on cuisine pour près de cent personnes avec générosité, les marmites ont demandé un peu plus de temps que prévu, et le service a démarré avec un peu de retard. Qu’à cela ne tienne : la bonne humeur est déjà là, ainsi que du vin pour un apéritif rallongé donnant du temps pour les échanges individuels. L’organisation d’un service libre fonctionne remarquablement bien, portée par la patience collaborative des participant.e.s et l’efficacité tranquille de l’organisation.

Au menu, tel qu’annoncé : un navarin d’agneau coproduit par Émilie et Alexis du domaine de Roquenégade à Montlaur et Karine et Nicolas du domaine Beauregard, accompagné d’une salade de crudités très composée. Un plat végétarien est proposé à celles et ceux qui l’avaient demandé. En bonus, une alternative est offerte: du poulet fermier offert par une ferme amie vient compléter la table, et les verres se remplissent de vins de Beauregard et d’autres bouteilles apportées par des vigneronnes et vignerons complices : Jules du Domaine des deux Anes à Peyriac-de-Mer, Jacques du Domaine de l’Ausseil à Latour-de-France, Laura du Domaine les Abrigans à Villeneuve-des-Corbières,Fanny du Domaine Grain de Fanny à Ornaisons et Philippe du Domaine Ferme Bois Moissé à Montans dasn le Gaillacois. En dessert, une salade de clémentine et un biscuit composé d’orge torréfié par le collectif MutVitz 11 !

Dans la file d’attente, ça discute déjà. À table, on fait connaissance avec des voisins de circonstance. Et au fil des allers-retours pour se servir — ou se resservir, pour les plus gourmands! — les conversations circulent d’une table à l’autre. Des enfants joyeux traversent la salle, un petit chien se faufile entre les chaises, et l’ensemble donne à cette assemblée nombreuse une atmosphère familiale, simple et chaleureuse, où l’on sent que manger ensemble des produits sains et locaux fait partie de la raison d’être du collectif et du travail qui s’annonce.

En un temps record, grâce à l’implication de chacun·e, les tables sont nettoyées et libérées pour laisser place aux activités. Pendant ce temps, de nouveaux participant·es arrivent pour les séances de l’après-midi, tandis que d’autres doivent déjà repartir.

Remise au travail: briser la glace et donner un cap

L’après-midi de travail s’ouvre par un temps de “brise-glace” animé par Tom Hébrard, camarade sociétaire de L’Atelier Paysan et qui suit notre collectif depuis notre première journée de mobilisation paysanne du 2 mai 2025. Le geste est simple et redoutablement probant : inviter l’ensemble des participant·es à se répartir physiquement dans la salle pour « faire territoire », en se positionnant selon leur lieu de vie ou d’ancrage dans les Corbières, et pour celles et ceux venus de plus loin, aux marges symboliques de la salle, selon leur point cardinal d’origine.

Très vite, cette cartographie vivante révèle la diversité géographique du collectif réuni : des habitants des Corbières stricto sensu, des Corbières vertes, du Minervois, de Narbonne, de Carcassonne, mais aussi quelques personnes venues du Tarn, des Cévennes, de Toulouse, de Corrèze ou du Quercy. Le micro circule ensuite librement, et les présentations s’enchaînent, d’abord factuelles, puis de plus en plus singulières.

La diversité des profils frappe immédiatement. Les paysans et paysannes forment assurément un socle central du groupe : viticulteurs et viticultrices bien sûr, mais aussi éleveurs et éleveuses de brebis pratiquant parfois la transhumance, une maraîchère, ou encore un producteur récemment installé en amandiers. Autour d’eux gravitent ouvriers viticoles artisan.e.s du bois, enseignant.e.s, infirmières retraitées, urbanistes, chercheur.e.s, archéologue ou sociologues, journalistes, documentariste, militant.e.s écologistes, féministes ou associatifs, bénévoles de la première heure à Beauregard, mais aussi nombreuses personnes venues « pour la première fois », curieuses, touchées, ou simplement désireuses de comprendre et de s’impliquer.

Les motivations exprimées sont tout aussi variées : plusieurs disent être là par solidarité, pour soutenir un lieu jugé exemplaire dans sa démarche, ou des personnes éprouvées par les feux, mais aussi pour participer à quelque chose de plus large : retisser du collectif, agir ensemble pour des causes écologiques, paysannes ou sanitaires, et transformer l’épreuve en point d’appui. Certain·es cherchent de l’inspiration pour essaimer ailleurs, d’autres viennent chercher comment passer « du blabla à l’action », documenter une dynamique en cours, ou trouver un espace pour s’engager durablement. L’équilibre générationnel et de genre est notable, et l’on sent cohabiter anciens proches du tiers-lieu et nouveaux venus, sans hiérarchie apparente.

Les présentations individuelles sont l’occasion de révéler la représentation de diverses organisations et collectifs affinitaires voire collaborateurs de Beauregard: Chemin Cueillant, l’ASPIC, la Maison Paysanne de l’Aude, la Confédération Paysanne de l’Aude, Graines de paysans, Solidarité Paysans 11, le BIOCIVAM11, Un pas de Côté et les collectifs ratachés comme MutVitz 11 et Lo Chiapas et le collectif citoyen porteur de l’expérimentation de l’expérimentation de caisse de l’alimentation à Lézignan-Corbières.

À mesure que le micro circule, le ton se détend. Les présentations se font plus personnelles, parfois décalées ou humoristiques : l’une se présente par son signe astrologique, un autre glisse en souriant « je suis célibataire », d’autres encore évoquent leur fatigue, leur admiration, ou leur besoin de faire collectif. Les rires ponctuent parfois les prises de parole, l’écoute est attentive, et quelque chose se dénoue.

Ce moment agit pleinement comme un brise-glace : des regards se croisent, des intérêts communs s’esquissent, des affinités se devinent. On voit déjà des échanges de contacts s’amorcer en marge du cercle, des discussions bilatérales naître avant même la constitution des groupes de travail. La salle devient un espace relationnel dense, où un territoire éprouvé par le feu commence, très concrètement, à se recomposer par les liens. 

À l’issue du brise-glace, les chaises sont installées en un large demi-cercle. Nicolas Mirouze prend alors place au cœur du groupe pour rappeler, de façon claire et transparente, la mission et la dimension politique du projet du Tiers-lieu paysan Beauregard. Il revient sur la nécessité d’une résistance paysanne face à l’agenda destructeur de l’agro-industrie, mais insiste surtout sur son caractère minoritaire et fragile si elle reste isolée. Les mobilisations agricoles actuelles sont évoquées sans illusion : une résistance qui n’a pour principal outil que le blocage par les tracteurs ne doit pas être surestimée, mais au contraire nous alerter sur le risque qu’il s’agisse des derniers soubresauts avant l’estocade. D’où l’enjeu stratégique, martelé avec force, de s’allier aux mangeurs, non seulement bénéficiaires de l’agriculture paysanne, mais acteurs potentiels de leur propre santé et de la qualité de leur environnement.

Nicolas présente le projet politique de L’Atelier Paysan…
… transformer les Corbières avec les premiers concernés

Présentation et réunion des groupes: efficacité et engagement

Vient ensuite le temps des groupes de travail. Présentés d’emblée comme des « patates » — des formes vivantes, non figées, dont ni la liste ni le fonctionnement ne sont définitifs — les groupes historiques sont introduits par leurs animateurs.

  • Le groupe « Mutualisation et entraide », pilier fondateur et emblématique de la raison d’être du tiers-lieu, est présenté par Saber, notre animateur expérimenté.
  • Le groupe « Atelier partagé », en plein déploiement autour de l’acquisition d’espaces et de matériel, incarne quant à lui la posture politique de l’Atelier Paysan sur l’autonomie technique. Il est finalement présenté au pied levé par Nicolas, suite à la regrettée défaillance d’un animateur historique, Tony, excusé pour raison médicale.
  • Le groupe “Éducation populaire”, incarne le volet stratégique du projet politique, celui de la mobilisation citoyenne au-delà du monde paysan — sur les questions alimentaires, agroécologiques et de démocratie participative — est présenté par Yohann Lecocq, notre arboriculteur érudit du Minervois (administrateur de Chemin Cueillant), également très investi dans l’action Corbières Solidarité Grands Feux.
  • Le groupe « Corbières Solidarité Grands Feux » (CSGF), né de l’urgence tragique des incendies de l’été et porté par une générosité collective remarquable, fait l’objet d’une présentation plus longue (la responsabilité des orateurs précédent pour rattrapper le temps cédé plus tôt aux marmites le permet). Si le tiers-lieu Beauregard en a été l’initiateur et la base arrière, Laurelle rappelle avec justesse le rôle déterminant de l’ensemble des associations ayant répondu présentes. Elle en est l’un des symboles, son expérience militante ayant permis la mise en place rapide d’une cantine de lutte dans la cuisine de Beauregard, devenue pour quelques semaines le coeur vibrant de l’action. Avec Éole, son camarade et co-chef de file de l’action de ces derniers mois, ils prennent le temps nécessaire pour restituer l’épaisseur humaine et politique de ce groupe, et sa projection future.

Sont ensuite présentés les groupes en cours d’initiation. 

  • Le  « Groupe d’habitants », inspiré par homologie avec le “collectif d’habitants” de l’expérimentation de locale de Sécrité Socaile de l’Alimentation à Lézignan-Corbières, vise à promouvoir la démocratie participative et la capacité de gestion citoyenne. Sa première mission fondatrice est claire : gérer la cagnotte de solidarité récoltée pour soutenir les sinistrés des 5 grands feux de l’été 2025 dans les Corbières, en confiant la décision de son usage “aux premiers concernés”. 
  • Un groupe « Bibliothèque » est également validé et amorcé dans la foulée, après discussion sur sa complémentarité, plutôt que sa redondance, avec le groupe Éducation populaire.
Gros effort de concentration avant le démarrage du groupe Atelier partagé
La librairie ambulante du tier-lieu : l’indispensable outillage de nos luttes

À mesure que les groupes sont présentés, les complémentarités et synergies apparaissent naturellement. Typiquement, et pour ne prendre qu’un des exemples donnés, la montée en puissance de l’Atelier Partagé pourrait lever un frein central à la Mutualisation: on prête plus facilement une machine si l’on sait qu’un atelier collectif existe pour la réparer en cas de panne. 

Arrive alors le temps de se répartir et de se réunir par groupes. 6 espaces proportionnels au nombre de participants sont constitués autour de 6 tables. Un mur est divisé en 7 zones avec une feuille d’inscription et une feuille de restitution vierges pour chaque zone. Une des zones est consacrée à la suggestion de nouveaux groupes, avec une proposition d’exemple: le groupe « Bloquons tout ! ».

La patate du groupe Education populaire et ses nombreux inscrits
La restitution sous forme de fleur du groupe Mutualisation et entraide

A l’instar des complémentarités évoquées entre “patates”, les inscriptions révèlent aussi des intérêts croisés, des envies de multi-participation, et les dilemmes individuels d’engagement qui en découlent. Les « patates » se touchent, se recouvrent, et dessinent déjà un écosystème de travail collectif en mouvement. On veut être simplement informé ici, et plus actif là, selon son profil, son appétence, sa disponibilité.

Une heure pleine est donnée à chaque groupe avec un un livrable attendu : une fiche récapitulative à valider collectivement sur :

  • les membres composant l’équipe avec spécification éventuelle de différents niveaux d’engagement,
  • la formulation d’une mission,
  • la synthèse des idées ayant émergé pour une développement imminent (mèches courtes) ou à plus long terme (mèche longue),
  • un calendrier indicatif sur l’année (identification d’échéance),
  • choix du rythme et de la forme du travail de groupe, avec a minimala date du premier rendez-vous

Allant au-delà de cette feuille de route générique, certains groupes, par exemple « Mutualisation et entraide » autour de Saber, se sont aventurés dans une modélisation plus créative et sur-mesure de leur mission.

4 ateliers : Educ pop (à gauche), Mutualisation et entraid (en haut), Groupe d’habitants (en haut à droite) et Atelier partagé (à droite)
L’atelier Corbières Solidiares Grands Feux a rencontré un très grand succès

La Fondation de France a répondu favorablement à la demande de financement présentée au mois d’octobre 2025 par le tiers-lieu. Cette dotation soutient la réponse à l’état d’urgence en constituant immédiatement le groupe d’action Corbières Solidaires Grands Feux et en faisant de Beauregard une base arrière des sinistres des 5 grands feux de l’été 2025 dans les Corbières. Cette dotation soutien également la structuration du tiers-lieu dont l’objectif est d’agir par la mutualisation et l’entraide en engageant les premiers concernés dans la transformation des Corbières. C’est collectivement que nous sortirons de l’impuissance à agir, par la démocratie et pour une écologie populaire gouvernée par celles et ceux qui habitent notre territoire.