L’action Corbières Solidaires Grands Feux a commencé le 10 juillet 2025 avec la rédaction d’un plaidoyer pour l’élevage extensif. Nous l’avons écrit sur les cendres encore chaudes du deuxième grand feu de l’été 2025 qui s’est déclaré le 7 juillet et qui a parcouru 2500 ha aux portes du Tiers-lieu paysan Beauregard. Ce texte sera ensuite travaillé collectivement avec des associations de notre premier cercle militant et il deviendra une tribune que les lecteurs peuvent signer en ligne. La dernière réunion de travail d’écriture collective a été réalisée à Beauregard le 4 août 2025, la veille du dernier grand feu.


L’action Corbières Solidaires Grands Feux a pris une dimension très particulière avec le cinquième et dernier grand feu de l’été 2025 dans les Corbières. Il s’est déclaré le 5 août 2025 et a parcouru 17 000 ha sur 17 communes. Dès le 7 août, Beauregard s’est constitué en base arrière du sinistre, opérant des rondes avec des éleveurs des Corbières pour distribuer du fourrage et de l’eau et sécuriser les troupeaux. L’un des troupeaux a été extrait de la zone hostile et il est accueilli depuis dans notre ferme. Le 8 août, nous mettons en place une cagnotte en ligne pour venir en soutien aux sinistrés et nous lançons un appel aux bénévoles et aux dons à tout notre réseau de partenaires dans le département. C’était le début d’une très grande aventure…
Les contributeurs dans le département : l’ASPIC, la Confédération Paysanne 11, Solidarité paysans 11, l’association IDEAL, Chemin Cueillant, La Maison Paysanne de l’Aude, Graines de Paysans, BIOCIVAM,
Les contributeurs hors département : L’Atelier Paysan, Soudons Fermes !, Tiers-lieu paysan de la Martinière, Tiers-lieu l’Hermitage, Réseau des Semences Paysannes, Syndicat des SIMPLES.
Le tiers-lieu paysan Beauregard : un projet politique pour le territoire
Le tiers-lieu paysan Beauregard s’est structuré au printemps 2025. Nous avons organisé des journées de mobilisation paysanne dont la première s’est déroulée le 2 mai 2025 : Nous sommes un groupe local de L’Atelier Paysan. Durant toute la phase de gestation du tiers-lieu, qui a duré plus de 13 ans, un réseau de partenaires a patiemment été tissé pour mailler le territoire des Corbières. Nous portons le projet politique de L’Atelier Paysan ancré dans la réalité culturelle et historique de notre territoire.

Nous portons un projet politique pour les Corbières : celui de transformer le modèle de production de nos aliments en « faisant avec » les agricultrices et les agriculteurs « historiques ». Nous souhaitons voir coexister sur le même lieu une ferme et un tiers-lieu paysan : “Nous l’ouvrons à des expérimentations collectives et démocratiques entre agricultrices et agriculteurs, artisanes et artisans, habitantes et habitants, pour lutter contre l’isolement et sortir du sentiment d’impuissance. Notre perspective est d’agir par la mutualisation et l’entraide pour faire face, par nous-mêmes, depuis nos campagnes, à la crise sociale et écologique qui nous touche de plein fouet.“
Nous avons mis en place une mèche. Il ne restait plus qu’à l’allumer. Les grands feux de l’été 2025 s’en sont chargés. Notre bilan sur la première semaine de mobilisation décrit bien la réponse immédiate à l’état d’urgence.
La forte mobilisation des bénévoles

Pendant les six premières semaines, nous avons accueilli les nouveaux bénévoles quotidiennement à 8h. Les six semaines suivantes, nous avons adapté le rythme avec un accueil deux fois par semaine, les jeudis et samedis. À partir de la treizième, cet accueil est devenu hebdomadaire tous les jeudis.
En quoi consistait cet accueil ? Après un tour de table, le Tiers-lieu paysan Beauregard était présenté aux nouveaux arrivants. Les intentions de transformation et plus généralement le projet politique porté pour le territoire étaient mises en avant : l’objectif sera de reconstruire, mais pas comme avant. Nous ne sommes pas une association humanitaire mais portons un projet transformatif.
Que nous témoignaient les bénévoles ? Leur sentiment d’impuissance à entrer en action. Souvent, ils étaient allés voir le maire de leur commune, ou alors des associations de leur village : le bouche-à-oreille a bien fonctionné puisqu’ils arrivaient finalement à Beauregard.


Notre seule promesse, quotidiennement renouvelée à Beauregard était de mettre ces bénévoles en action au service des personnes sinistrées quelles que soient leurs aptitudes physiques ou mentales, toujours en écoutant leurs aspirations. Notre bilan sur la deuxième semaine de mobilisation décrit bien l’afflux des bénévoles et la structuration progressive de l’action.
La mise en action : base arrière, chantiers participatifs et arpentages


Nous mettons les bénévoles en action, mais pour faire quoi exactement ?
- Arpenter = des maraudes par équipage de deux qui partent à l’écoute des sinistrés en recueillant les besoins immédiats, mais également les besoins à moyen terme.
- Construire = distribution d’eau et de fourrage, de groupes électrogènes, de cuves à eau, déblayage, tronçonnage, et déjà des chantiers de reconstruction d’abris et de clôtures.
- Nourrir = la cuisine est devenue le cœur vibrant de notre action. Nous récoltons les dons en légumes des producteurs de tout le département et notamment IDEAL qui a été un partenaire privilégié. Nous cuisinons pour nourrir le mouvement et nous faisons la transformation des légumes en bocaux dans la perspective de nourrir dans la durée.
- Structurer = la base arrière par un renfort de la coordination du mouvement, par la mise en action de nombreux partenaires qui regroupent des collectifs locaux de différente nature (association, coopérative, syndicats), par le stockage d’eau, de fourrage, de nourriture, par l’appel aux dons,…


Les deux articles que nous avons publiés sur notre web pour faire état des réalisations de la troisième à la sixième semaine d’action documentent toutes nos réalisations.
Penser la régénération


Une fois une première phase d’urgence passée, les propositions d’action de régénération ont commencé d’émerger, avec la volonté de reconstruire, mais pas comme avant. Quels sont ces grands axes ?
- Mettre en place des couverts végétaux. Ils vont protéger les sols, retenir l’eau, favoriser la biodiversité, concurrencer les végétaux pyrophiles et limiter les risques liés à des épisodes de pluie méditerranéens.
- Promouvoir des alternatives de gestion forestière et valoriser localement le bois incendié. Il doit servir à la reconstruction pour les activités humaines et les sols forestiers.
- Installer des agriculteurs et diversifier les productions, notamment par le développement du pâturage régénératif. L’élevage, conduit de manière appropriée, maintient les espaces ouverts et valorise des milieux dépréciés tout en restaurant les sols.
Refleurir les Corbières


Les sols mis à nu par les incendies sont particulièrement sensibles à l’érosion, qui réduit leur capital nourricier déjà très affecté par le feu. Les prochaines pluies, même modérées, risquent d’entraîner des inondations (car l’eau va moins s’infiltrer) et des glissements de terrain (le sol ne sera plus retenu). Un processus de dégradation pourrait alors s’enclencher : le feu appelle l’érosion, qui entraîne une aridification et appelle le feu suivant. La perspective à la clé est la désertification.


Pour casser ce cycle, le Tiers-lieu paysan Beauregard a engagé des actions de régénération en y associant les premiers concernés par les incendies : les habitantes et les habitants des Corbières. Nous les appelons à rejoindre nos chantiers de semis d’automne pour répondre dans l’urgence à la dégradation des sols brûlés en les couvrant de plantes annuelles.
Le bois des Corbières
Accompagner la reprise des forêts et des bosquets incendiés, en conservant un maximum de bois sur place. Il doit servir à la reconstruction des abris, clôtures et bâtiments détruits, à la réalisation de fascines pour limiter les pertes de sol, à la confection de broyat pour rendre aux sols forestiers et agricoles la matière organique nécessaire pour se relever des incendies….
Une partie importante de nos chantiers était en rapport direct avec le bois : déblaiement, mise en place de fascines en réutilisant les branchages pour limiter le ruissellement de l’eau de pluie. Des actions de récolte et semis de graines d’arbres et arbustes ont également été menées, ainsi que la recherche de filières de plants forestiers pour trouver un maximum d’arbres à replanter.


Exporter le bois brûlé, c’est la pire des solutions pour des sols dégradés et calcinés, soumis à des sécheresses récurrentes et à une aridification croissante. Cela ne fait qu’accélérer la marche vers le désert dans laquelle nous sommes déjà engagés. Le bois des Corbières doit rester dans les Corbières, c’est l’appel que nous avons publié sur notre web.
Un plaidoyer pour l’élevage extensif
Nous portons un plaidoyer pour l’élevage extensif comme moyen de prévenir les grands feux, mais aussi comme moyen d’engager une diversification de la production pour sortir de la monoculture intensive de la vigne. Nous vous invitons à signer la tribune que nous avons publiée sur notre web.
Soigner les personnes et le territoire

En partenariat avec Solidarité Paysans 11 , nous avons organisé à trois reprises des groupes de paroles à l’attention des bénévoles et des personnes sinistrées. Solidarité Paysans, association qui accompagne les agris en difficultés. Ces groupes de parole ont été conduits par Patricia Kindts, psychosociologue et se sont déroulés au tiers-lieu paysan Beauregard à Bizanet. Les participants ont pu échanger le repas de midi avec les bénévoles de l’action Corbières Solidaires Grands Feux.
En partenariat avec des praticiennes locales, nous avons organisé à deus reprises des journées soins à l’attention des bénévoles et des personnes sinistrées : coiffure, massage sur chaise, acupunture, kinésiologie, et shiatsu. Merci à Sarah, Kezia, Cécile, Pascaline et Nathalie pour leurs soins.
Après le temps d’urgence nous sommes entrés dans le temps de la régénération qui est aussi celui du soin : les Corbières sinistrées, les habitant.e.s, et même nous, bénévoles de Corbières Solidarité Grands Feux,
tous avons besoin d’aide, de prendre soin les uns des autres,
d’œuvrer ensemble à notre reconstruction.
Malgré la fatigue, nous sommes retournés chaque jour au charbon, au sens propre comme au figuré. Le récit de la septième à la neuvième semaine met en luimière le besoin de prendre soin.
Cartographie des réalisations
La cartographie s’est révélée un outil précieux pour organiser les chantiers, pour en conserver une trace puis pour diffuser des informations sur nos réalisations.



La Fabrique des Communs
Notre position de « base arrière » permettant le déploiement d’une capacité d’agir collectivement a fait affluer les sollicitations, suscitant curiosité et intérêt. Pour y répondre, nous avons mis en place une nouvelle commission au tiers-lieu : La Fabrique des Communs. En plus de s’occuper de traiter des demandes institutionnelles chronophages, elle pose clairement les enjeux d’extractivisme académique des savoirs et cherche à créer des relations de collaboration égale « gagnant-gagnant », de sciences citoyennes, de montée en compétences et de mise en circulation des savoirs, sur le modèle de l’Open Source.
Le tiers-lieu paysan Beauregard porte une intention de création et de partage de savoir, qu’ils soient historiques, sociaux, techniques ou culturels. Comment ces savoirs sont-ils éprouvés face à la catastrophe vécue ? Comment le tiers-lieu se fait laboratoire, partage, met en scène et célèbre ces savoirs ? Comment fait-il advenir un nouveau paradigme, qui vient contester l’hégémonie de l’agro-industrie ?
La cagnotte Corbières Solidaires Grands Feux
La cagnotte Corbières Solidaires Grands Feux collectée par le tiers-lieu paysan Beauregard a été relayée par nos partenaires locaux directement engagés dans l’action ou non, mais également par nos réseaux militants répartis sur le territoire national.

La promesse d’une gestion démocratique et transparente de cette cagnotte avait accompagné notre appel à la solidarité. Le Conseil d’Administration du tiers-lieu paysan a proposé à l’Assemblée générale de notre association, qui se réunira le 10 janvier 2026, de composer une nouvelle commission. Elle sera ouverte aux personnes directement concernées par les incendies, qu’elles aient été touchées dans leur activité, leur quotidien, leur ferme, leur engagement bénévole ou leur territoire. Après un processus de mise en connaissance de cause des enjeux des sinistres provoqués par les cinq grands feux de l’été 2025, ce groupe de décision autonome définira la meilleure manière d’utiliser cette somme. Aucune expertise administrative n’est requise : il s’agit simplement de réunir celles et ceux qui savent, de près, ce que ce feu a provoqué, et qui souhaitent contribuer à une décision collective. Les modalités d’utilisation de la cagnotte, comme le calendrier, seront définies par ce groupe lui-même, en fonction de ses propres besoins et priorités.
Nous sommes sortis de l’urgence immédiate : c’est justement maintenant que l’on peut prendre le temps de décider ensemble, sereinement, comment orienter cette aide.

